Henri Corbin : Mundus Imaginalis
03/01/2007

  
Au moment où l’islamisme et le fondamentalisme font irruption dans la société occidentale il est peut-être urgent de redécouvrir l’œuvre originale d’Henri Corbin dont le nom reste lié à celui de « Monde Imaginal » autant qu’à l’élaboration des modalités d’un dialogue interreligieux. Elève d'Étienne Gilson et Jean Baruzi, Louis Massignon lui révèle la « théosophie orientale » de Sohravardi qui oriente définitivement sa vocation philosophique. Après plusieurs séjours en Allemagne, il publie en 1937 la première traduction française du philosophe souabe Heidegger sous le titre « Qu'est-ce que la métaphysique ? ». Attaché à l'Institut français d'Istanbul (1939 à 1945), il est chargé de fonder le département d'iranologie à l'Institut français de Téhéran. Il y fonde la « Bibliothèque iranienne » où seront publiés les classiques de cette tradition oubliée. En 1954, il est nommé directeur d'études « Islamisme et religions de l'Arabie » à l'Ecole des hautes études où il succède à son ami Massignon. En 1974, il fonde un Centre international de recherche spirituelle comparée à l'Université Saint-Jean de Jérusalem où se rencontrent des spécialistes des trois religions abrahamiques. A travers son exégèse, Corbin montre l'originalité et l'importance de cette traditon au cours des siècles. Des thèmes comme ceux de la connaissance et du réçit visionnaire, du monde imaginal et de l'imagination créatrice en tant que facultés théophaniques, du corps spirituel ou de la terre céleste, de l'angélologie et du drame dans le ciel sont des créations dont le développement est sans équivalent dans la tradition philosophique occidentale, créations qui sont au fondement de ce que Corbin nomme une philosophie prophétique basée sur l'herméneutique spirituelle du Livre Saint dont le meilleur équivalent chrétien est Jakob Böhme. C'est dire que cette philosophie prophétique doit être considérée comme une théosophie capable de réconcilier les facultés visionnaires et rationnelles en l'homme. Aujourd’hui la voie ouverte par Henri. Corbin se prolonge à travers son élève Christian Jambet et le mythologue Gilbert Durand, qui, sans la remettre en question, nous montrent les aspects à la fois anthropologiques et sociaux du monde imaginal, véritable clé pour ouvrir les nouvelles frontières mouvantes d’un imaginaire toujours en construction car lié plus essentiellement à la temporalité existentielle. Ils nous rappellent ainsi que « Plus grave que la mort de Dieu est l’ignorance des dieux. »
  
 
 
  
De l’Occident à l’Orient ou la découverte des trois mondes.(à propos de la réédition de " L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabi" aux Editions Entrelacs.JK)

La théosophie orientale (soit la sagesse divine de l'illumination) est enracinée dans plusieurs traditions : celle des anciens grecs présocratiques, pythagoriciens et platoniciens, celle de la mystique du chiisme (le soufisme), et enfin dans l'hermétisme et le zoroastrisme. Trois philosophes arabes s'inscrivent plus particulièrement dans cette philosophie orientale. Il s'agit de Al Farabi (870-950), d'Avicenne (980-1037) et Sohrawardi (1155-1191). Sohrawardi se présente explicitement comme le successeur d'Avicenne, avec l'intention d'enrichir l'œuvre du philosophe de l'apport de la tradition zoroastrienne.
Comme Avicenne, Sohrawardi fut considéré comme un pôle de connaissance ésotérique. Il tentera, deux siècles avant le philosophe byzantin Gémiste Pléthon, de marier la philosophie platonicienne avec la tradition de Zoroastre, comme héritières d'une même sagesse remontant à Hermès. Alors que Pléthon aura l'ambition de régénérer la pensée occidentale avec cet apport original qu'il transmettra directement à l'Académie platonicienne de Florence, Sohrawardi voudra en imprégner la gnose islamique elle-même .

Dans la cosmologie de la théosophie orientale, la première Intelligence, la Pensée Divine qui se pense soi-même, engendre, successivement neuf autres Intelligences, qui à leur tour engendrent des âmes et des corps célestes. Mais à la dernière et dixième Intelligence, l'émanation explose dans la multitude des âmes humaines, tandis que de sa dimension d'ombre procède la matière sublunaire.
« Les Rois Mages, par l'hommage qu'ils rendent au Christ et par les présents qu'ils lui offrent, reconnaissent expressément en lui la source de cette autorité dans tous les domaines où elle s'exerce : le premier lui offre l'or et le salue comme roi ; le second lui offre l'encens et le salue comme prêtre ; enfin, le troisième lui offre la myrrhe ou le baume d'incorruptibilité et le salue comme prophète ou Maître spirituel par excellence, ce qui correspond directement au principe commun des deux pouvoirs sacerdotal et royal. L'hommage est ainsi rendu au Christ, dès sa naissance humaine, dans les "trois mondes" dont parlent toutes les doctrines orientales : le monde terrestre, le monde intermédiaire et le monde céleste. »
René Guénon
Toutes les traditions évoquent trois « mondes » qui sont le monde terrestre, le monde « intermédiaire » et le monde céleste. Ainsi retrouve-t-on dans l’ésotérisme islamique cette distinction entre trois mondes qui sont : « Le monde intelligible pur, Jabarût ou monde des pures Intelligences chérubiniques » - « Le monde imaginal, Malakût, qui est le Monde de l’Âme et des âmes » - « Le monde sensible qui est le « domaine » des choses matérielles »
A partir de cette répartition en trois Mondes, on peut considérer trois Formes qui sont celles « de l’Être et du Connaître » propres à chacun de ces trois mondes. Il s’agit des Formes intelligibles, des Formes imaginales et des Formes sensibles, qui sont « celles qui tombent sous la perception des sens ».
Henri Corbin donne une description complète de ce pèlerinage initiatique qui va de l’Occident à l’Orient : « Dans l’ordre descendant de la procession de l’être, les Intelligences « se lèvent » à l’Orient ou horizon de la déité, Lumière des Lumières. Les Âmes célestes « se lèvent » à l’Orient, au matin qui est pour elles le monde des Intelligences. Les âmes humaines déclinent jusqu’à l’Occident du monde physique dans la Ténèbre de la Matière, le « pays de l’exil » où elles ont à gouverner provisoirement un corps de chair. Inversement, dans l’ordre de la remontée vers l’origine, la Manifestation de l’âme hors du corps physique par méditation profonde, par vision d’extase ou par la mort – son aurore levante et son épiphanie après une Katharsis ou purification parfaite – consiste en ce que se révèle à elle le monde des Âmes qui est alors son « Orient ». Elle « se lève » à cet Orient en se révélant à soi-même, c’est-à-dire en s’enlevant de l’horizon du corps qui était pour elle son Occident. Ensuite se révèle à elle le monde des Intelligences, Orient majeur auquel elle « se lève » en s’enlevant plus haut que le monde de l’Âme, qui devient alors comme un Occident par rapport à « l’Intelligence orientale ».



  
 

L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabi


30 décembre 2006
L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabi par henri Corbn avec une préface de Gilbert Durand. Editions Entrelacs. ISBN : 978-2-908606-41-6


Résumé :

Ibn'Arabi (Murcie 1165-Damas 1241), philosophe, théologien et mystique musulman, est reconnu dans la tradition du Soufisme comme le plus grand Maître. C'est le philosophe qui a sans doute le mieux théorisé l'unicité de Dieu, reconnaissant la présence divine en toute forme et toute image. Disant de lui : " Je ne suis ni un prophète, ni un Envoyé, je suis simplement un héritier, quelqu'un qui laboure et ensemence le champ de la vie future ". Ibn'Arabi se donnait la capacité de convoquer les prophètes hors de " présences imaginales " se considérant comme l'équivalent des Envoyés de Dieu. Plus qu'une biographie du Maître Ibn'Arabi, l'ouvrage est une étude, une analyse approfondie de l'univers de la spiritualité comme source de l'"imagination créatrice ". Selon ces réflexions et méditations, la Création, macrocosme cosmique, ombre visible de la lumière originelle est d'abord une matérialisation du verbe divin. Aux conditions initiales de la création des mondes répond la créature imaginant aussi son monde ou ses mondes, poursuivant elle-même la création et renouvelant. C'est par cette étude, fondatrice dans son œuvre, que Corbin a forgé le concept " d'imaginal ", initiant ici le déclois
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Henri Corbin et la théosophie orientale


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