La force du symbolique
04/06/2004

   Le poisson dans son bocal trouve sans doute normal de virevolter dans les limites imposées par son aquarium ou par le cercle infranchissable de son biotope. Pourtant un jour, un premier poisson a décidé de mettre la nageoire hors de l’eau. Ce saut qualitatif de l’élément eau à l’élément air reste un grand mystère. En ce début de XXI ème siècle, l'homme se retrouve dans une situation semblable et il faut de nouveau accomplir un grand mystère : les conditions de son milieu deviennent asphyxiantes: les ressources énergétiques par habitant sont limitées, l'aventure du savoir scientifique découvre les limites d'un certain mode de pensée, il n'existe plus d'espace terrestre à conquérir. De plus, la technologie crée autour des humains une bulle de méta réalité (publicité, télévision, baladeur, réalité virtuelle simulée sur ordinateur...) qui l'engourdit dans le doux cocon du rêve programmé. C'est l'annonce symbolique de la mue. .. ou de la mort ? Mais toute mue est nécessairement une mort de l'ancien. Depuis que l'humanité a envoyé quelques spécimens de son espèce hors de son bocal, sur la lune, elle a peut-être annoncé symboliquement sa volonté d'aller vers une espèce nouvelle qui saura porter un autre regard sur l'univers. Un regard qui ne nie en rien les extraordinaires acquis de l'ancienne civilisation, un regard qui voit les choses d'en haut, globalement, avec le recul des trois cent quatre-vingts mille kilomètres qui séparent la Terre de son satellite. Saurons-nous faire aussi bien que le premier poisson qui, un jour lointain, décida d'aller s'étendre sur la plage pour prendre son premier bain de soleil? La seule différence avec ce vieux frère, c'est que pour la première fois dans l'histoire de la vie nous pouvons participer consciemment au processus de mue.   
 
 
  
(voir illustration)
Il existe quatre plans de connaissance. Les quatre manière de « connaître » sont issues des binômes abstrait/concret – individuel / collectif. Chacun de ces plans fait référence à un formalisme spécifique. La connaissance analytique met l’accents sur l’observation et la description, la connaissance « écologique ou systémique » décode les interactions qui lient et délient les objets, la connaissance symbolique en revanche décrypte le sens exprimé par la multiplicité des formes et enfin la connaissance transcendantale cherche à découvrir la nature des archétypes et clôt le grand cercle de la tradition.
La connaissance scientifique est analytique. Elle s’efforce de découvrir l’identité objective du monde concret. On la connaît que trop bien et c’est pourquoi nous passerons rapidement au second type de connaissance.
La connaissance « écologique « dégage les lois qui lient ensemble des matériaux concrets. C'est le domaine de l'analyse systémique avec ses boucles de rétroactions. Avec elle, les statisticiens modélisent l'évolution de la population de castors en fonction des variations climatiques, du nombre d'individus de chaque sexe et de bien d'autres paramètres !
Il reste les deux autres modalités. Toutes deux traitent d'une réalité abstraite, non matérielle et non physiquement interactive. Ce monde, celui de la signification, là où les grands mythes de l'humanité tirent leur origine, là où les êtres inspirés, qu'ils soient scientifiques, poètes ou mystiques vont puiser leur inspiration, nous l’appelons « le monde des inergies » par analogie avec le monde des énergies qui s'étend sous l'axe horizontal pour élaborer le contenu des deux premiers quadrants.

Penser l'homme de manière symbolique - troisième quadrant - revient à considérer que la forme de son corps, de ses organes, l'organisation des systèmes sanguins, nerveux et hormonaux par exemple, expriment du sens. De ce point de vue la réponse à la question« qu'est-ce que l'homme ? » serait tout entière révélée par sa forme. Il suffirait d'apprendre à la lire, exactement comme la science a appris à lire le monde objectif. Mais elle le fit d'une manière analytique (Quadrant 1) en scrutant finement la composition chimique de la matière, en analysant la substance sans se préoccuper de la forme, car la science s'est bien gardée d’instruire la compréhension des formes car cela suppose l'introduction d'une fonction organisatrice, d'une force formatrice, trop proche de la théorie de la grâce divine contre laquelle elle s'est (trop) longtemps battu.

La pensée écologique socialise l'homme. Son idéal est le citoyen.
La pensée symbolique donne sens à la vie humaine. Son idéal est l’initié
La pensée opérative intègre l'homme dans l'univers, son idéal est le sage.

La première observe attentivement son objet d'étude pour le reproduire.
La deuxième mathématise les relations et tente de prévoir l'évolution des ensembles.
La troisième perçoit ce qui est derrière la forme pour révéler son sens caché.
La quatrième transforme l'être afin de le relier plus efficacement aux autres niveaux de réalité.

Il est aussi inutile que dangereux de juger d'une forme de pensée à l'aune des critères élaborés par une autre. Une telle attitude ne conduirait qu'à de fâcheuses mésententes, à une guerre idéologique en vue d'une « victoire finale» de la conception dominante, mais ce ne serait certes pas un questionnement pour l'acquisition de la connaissance, dans les quatre sens de ce terme.

Ce qui ébranlera les certitudes matérialistes (Quadrant 1) et les dogmes métaphysiques (Quadrant 4) ce sera un phénomène de cristallisation : à force d'avoir réponse à tout dans le cadre strict de leurs présupposés ces deux représentations du monde vont réaliser que la connaissance piétine, que les vraies questions - celles de l'origine, de la créativité, de la diversité, de la contradiction - leur échappent. Il leur faudra donc accepter que l'édifice se craquelle sur ses bases pour s'ouvrir à l'inconnu. Il ne s'agit pas ici de la simple remise en cause du savoir face à l'expérience qui est, par exemple, le propre de la science, mais d'un questionnement sur ses fondements même, sur sa méthode et non, simplement, sur ses résultats mais d’une remise en question telle qu’elle fut déjà élaboréé par le philsophe Martin Heidegger. Ces Chaque cadran de la connaissance est fondé sur un référend qui en accentue la rigidité.

Les deux autres quadrants, Q2 et Q3, sont au contraire familiers du particulier, de la mouvance, du changement, de l'adaptation aux besoins du temps. Toute hiérarchie est dissoute au profit d'un équilibre, d'une harmonie. La pensée écologique du deuxième quadrant théorise l'incertitude des mondes physique et surtout biologique, la pensée symbolique du troisième quadrant décode la complexité de l'univers des représentations. Ces deux logiques ne risquent pas la cristallisation intellectuelle car, dans ces domaines, il n'existe aucune recette. A chaque instant, tous les possibles sont à réinventer. Comprendre un rêve nécessite de parler avec le rêveur en intégrant son passé, son présent, ses espoirs, ses liens familiaux, sa situation économique, etc. De même, comprendre le fonctionnement d'un biotope suppose de prendre en considération un grand nombre de facteurs comme la qualité des sols, la nature des plantes environnantes, leurs relations entre elles, l'évolution du climat, etc. Autant d'éléments imprévisibles dont les « recettes» jamais ne rendront compte. Sans parler du fait que ce sont des systèmes complexes : la micro-perturbation d'un seul élément peut parfois changer la trajectoire de l'ensemble.

- Les risques inhérents aux quadrants 1 et 4 seraient de figer la réalité, cette inconnue, dans des systèmes et des recettes qui marchent: recettes scientifiques comme aujourd'hui lorsque la technique prend le pouvoir sur la science, et recettes métaphysiques comme au Moyen Âge où la philosophie fut enfermée dans la pensée aristotélicienne.

- Les risques relatifs aux quadrants 2 et 3 seraient de baisser les bras face à un réel sans cesse en mouvement, céder àl'incertitude absolue et au doute car, à chaque fois, il faut toujours tout recommencer, tout réinventer, tout refaire.

Le dernier quadrant fait appel à un mode de connaissance qualifié de « holistique » par Arthur Koestler. Le terme « holon », du grec halos (tout) avec le suffixe - on suggérant partie fut forgé dans les années trente par Arthur Koestler qui en propose la définition suivante :

« N’existe nulle part de partie ni de tout au sens absolu. Ni l'organisme vivant ni le groupe social ne sont des rassemblements de pièces élémentaires; ce sont des systèmes à niveaux multiples et hiérarchiquement organisés de sous-ensembles qui contiennent eux-mêmes des sous-ensembles d'ordre inférieur, à la manière des poupées russes.

Ces sous-ensembles - ces « holons », comme j'ai proposé de les nommer - sont des entités à tête de Janus qui ont en même temps les propriétés indépendantes d'un tout et les propriétés dépendantes d'une partie. Chaque holon doit sauvegarder et affirmer son autonomie, sans quoi l'organisme se désarticulerait et se dissoudrait en une masse amorphe; mais en même temps, il doit rester subordonné aux exigences de l'ensemble existant ou en évolution. "Autonomie", dans ce contexte, signifie que les organites, les cellules, les muscles, les nerfs, les organes ont tous leur rythme intrinsèque et leur propre type de fonctionnement assisté d'appareils d'autorégulation, et qu'ils tendent tous à persister et à s'affirmer dans leurs types caractéristiques d'activité. Cette tendance à l'affirmation de soi est une caractéristique fondamentale et universelle des holons qui se manifestent à tous les niveaux.

En revanche, les activités des holons sont déclenchées, inhibées ou modifiées par des directives venues de niveaux supérieurs de la hiérarchie. Le système régulateur du cœur, par exemple, est régi par le système nerveux autonome et par des hormones, qui à leur tour reçoivent leurs ordres de centres cérébraux qui peuvent contrecarrer les habitudes fonctionnelles des centres subordonnés. Ainsi la tendance affirmative du holon a-t-elle une contrepartie dans sa tendance à l'intégration qui le pousse à fonctionner comme une partie d'un ensemble plus vaste. »

La connaissance holistique, que nous appelons ici « opérative » afin de mettre l'accent sur la créativité, se distingue des approches scientifique, écologique et symbolique. Le holon existe comme un tout en relation avec un tout plus vaste au sein duquel il est plus ou moins bien intégré. Penser l'homme de manière holistique revient à comprendre son rôle spécifique vis-à-vis d'une transcendance, d'un tout plus grand que lui, et réfléchir également au rapport fonctionnel qu'il entretient avec les autres règnes de la nature. Le sens n'est plus exprimé par la forme de l'organisme mais par la position qu'il occupe au sein d'une hiérarchie. La connaissance opérative est nécessairement transcendantale car elle décrit comment la partie se relie à un plus grand tout. Son idéal est le serviteur, « le sage » c'est-à-dire celui qui accomplit parfaitement l'action que requiert l'heure présente pour l'accomplissement et la réalisation du tout. Le Sage auquel nous faisons allusion n'a d'autre but que de servir à travers ce qu'il est le « plus grand tout » avec lequel un contact conscient est établi. Arrivée à ce point, la connaissance n'a plus rien d'intellectuel. Est-ce, du reste, un hasard si le terme« Veda », signifie« savoir », exactement comme le grec gnosis ? Si le français « connaissance»se décompose en « co-naissance », naître avec, et si l'anglais understand signifie littéralement « se tenir en dessous» - en dessous de quoi, si ce n'est de l'idée ? Toutes ces coïncidences seraient-elles de simples caprices du langage ?

L'efficacité de la pensée opérative suppose au préalable la familiarisation avec un modèle analogique, en réalité une gnose, utile garde-fou pour ne pas se laisser déborder par l' opérativité, c'est-à-dire la force transformatrice des symboles qui véhiculent une connaissance vitale, consubstantielle à la nature de l'univers et d'une efficacité redoutable. De tels modèles existent dans la pensée orientale, ce sont, par exemple, les hexagrammes du Yi King ou l'arbre des séphiroth. En Occident, la tradition alchimique ou les logiques emboîtées du zodiaque jouent ce même rôle. Mais, pour l'heure, notre monde occidental s'efforce surtout d'élaborer des modèles logiques pour expliciter le comportement de l'univers-objet, avec le succès que l'on sait.

Reste à comprendre le quadran No 3 car c’est en celui-ci que se joue le destin du sens. A la question (Quadrant no 1) qu’est ce que c’est ? réponse : l’analyse, succède l’interrogation : Comment ça marche ? science des interactions, puis vient enfin la question du sens : Pourquoi cela plutôt qu’autre chose ? La réponse symbolique révèle le sens de ce qui existe et montre ne quoi toute chose est à sa place dans le meilleur des mondes possibles en cet instant: toute pensée symboliste sera donc forcément de type leibnizienne !...... JK




  
 
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